UNOE, le réseau Unitwin en Éducation Ouverte

Du jugement au partage : repenser les pratiques enseignantes à l’ère de l’éducation ouverte



Remix réalisé par la Chaire UNESCO RELIA à partir
de l’œuvre “Support Your Fellow Human” de Dumitru Ochievschi.
Licence Creative Commons CC BY-NC-SA 4.0.

Khalid Berrada est enseignant-chercheur à la Faculté des Sciences de Rabat (FSR), Université Mohammed V, au Maroc.  Il est Directeur de la Chaire ICESCO pour l’Éducation Ouverte et a été titulaire d’une Chaire UNESCO consacrée à l’enseignement de la physique par la pratique.Engagé depuis de nombreuses années dans la recherche fondamentale et le développement éducatif, il a co-signé plus d’une centaine de publications scientifiques et d’ouvrages. Il a également participé à de nombreuses conférences internationales et siégé dans divers comités scientifiques. Très actif dans la conception et le pilotage de projets aux niveaux national et international, ses travaux récents portent principalement sur la didactique des sciences, les technologies éducatives, l’éducation ouverte, l’apprentissage actif, ainsi que l’enseignement à distance et l’apprentissage ouvert.

Latifa Chahbi est Maître de conférences à la Faculté Oussoul-Eddine de l’Université Abdelmalek Essaâdi (Maroc).Elle est également membre de la Chaire ICESCO pour l’Éducation Ouverte et du réseau UNITWIN UNOE. Lauréate du programme RECOMPES (avril 2025), ses travaux portent sur les relations entre littérature, numérique et pédagogie. Elle a publié plusieurs articles scientifiques consacrés à la littérature numérique et aux formes narratives interactives

Loubna Terhzaz est Maître de conférences à la Faculté des Sciences de l’Université Mohammed V de Rabat, au Maroc. Elle est membre de la Chaire ICESCO pour l’Éducation Ouverte et du réseau UNITWIN UNOE. Elle occupe également le poste de secrétaire générale de la Fondation Averroès pour la promotion de la recherche scientifique, de l’innovation et du développement durable, où elle s’investit activement dans des projets liés à l’éducation, à la recherche et à la coopération internationale.

Alan Levine : Depuis qu’il a connecté un serveur Mac SE/30 au réseau des collèges communautaires de Maricopa en 1993, Alan Levine (https://cog.dog) est un acteur engagé du web et de l’éducation ouverte. Directeur de l’engagement communautaire chez Open Education Global, il œuvre à la promotion des pratiques pédagogiques ouvertes et à la valorisation de la générosité des enseignants qui partagent librement leurs ressources, leurs idées et leurs expériences au service d’une éducation accessible et collaborative.

Le jugement traverse toutes les expériences humaines. Il structure nos relations, oriente nos choix et influence profondément la manière dont nous nous percevons et dont nous percevons les autres. Dans le champ éducatif, il est omniprésent. Parfois explicite, souvent silencieux, il agit pourtant avec une force considérable sur les comportements, les paroles et les décisions professionnelles.La peur du jugement chez les apprenant·e·s est largement reconnue. On sait combien elle freine la prise de parole, inhibe l’erreur et favorise le conformisme. En revanche, celle des enseignant·e·s demeure rarement nommée. Pourtant, dans de nombreux contextes éducatifs, les enseignant·e·s hésitent, retardent ou renoncent à partager leurs pratiques pédagogiques par crainte d’être jugé·e·s par leurs pairs, évalué·e·s par l’institution ou comparé·e·s à des normes implicites de « bonne pédagogie ».

Ce silence professionnel interroge, d’autant plus qu’il coexiste avec des discours institutionnels valorisant l’innovation, la collaboration et le partage. Pourquoi tant de pratiques restent-elles invisibles ? Pourquoi tant d’expériences pédagogiques demeurent-elles confinées à l’espace clos de la classe 

1. Le jugement comme expérience humaine universelle

Juger est une faculté humaine fondamentale. Il s’agit d’un acte de discernement qui permet de comprendre, de comparer et de donner du sens à ce que nous vivons. Sans jugement, il n’y aurait ni réflexion ni décision. Dans ce sens, le jugement est nécessaire et constitutif de l’expérience humaine.

Cependant, le jugement ne se limite jamais à une opération purement rationnelle. Il est toujours inscrit dans une relation à l’autre et dans un cadre social. Il peut soutenir et reconnaître, mais il peut aussi exclure et disqualifier. Il peut ouvrir à la compréhension, mais aussi enfermer dans des catégories figées. La philosophe Hannah Arendt rappelle que le jugement suppose de penser en tenant compte de la pluralité des points de vue (Arendt, 1961). Lorsque cette pluralité disparaît, le jugement cesse d’être une ouverture vers le sens et devient un instrument de normalisation.

2. Juger et être jugé : une réalité quotidienne dans les espaces éducatifs

« Les doigts qui jugent, les voix qui se taisent ». Illustration par geralt (licence Pixabay)

Dans les espaces éducatifs, le jugement est constant. Il s’exerce à travers les notes, les évaluations, les inspections, mais aussi dans les échanges informels entre collègues, les réunions pédagogiques et les formations. Chaque pratique pédagogique peut devenir un objet d’observation, de comparaison ou de commentaire.

Les enseignants occupent une position paradoxale. Ils sont à la fois ceux qui évaluent et ceux qui sont évalués. Leur manière d’enseigner, d’innover ou de rester dans des pratiques plus traditionnelles est soumise à des regards multiples, souvent implicites

Cette exposition permanente installe une vigilance constante. Partager une pratique, c’est s’exposer. Reconnaître une difficulté, c’est risquer d’être perçu comme moins compétent. Innover, c’est accepter de sortir du cadre et de l’incertitude. Progressivement, une posture de prudence s’impose, et avec elle, le silence pédagogique.

3. Quand la peur du jugement freine l’expression et bloque le partage pédagogique

La peur du jugement agit rarement de manière visible. Elle ne se manifeste pas par des conflits ouverts, mais par des silences, des retraits progressifs et des stratégies d’évitement. Dans les espaces éducatifs, elle installe un climat où l’on apprend à se protéger avant même d’oser s’exprimer. Cette réalité a été mise en évidence dès 2013 par Alan Levine lors du MOOC Educational Technology and Media MOOC (ETMOOC).

Les participant·e·s y ont majoritairement exprimé leur crainte d’être jugé·e·s, comparé·e·s ou évalué·e·s lorsqu’ils et elles partageaient leurs pratiques pédagogiques. Les obstacles au partage identifiés relevaient moins d’un manque de compétences techniques que d’une insécurité symbolique liée au regard des autres.

Obstacles au partage rencontrés par les participants au  webinaire ETMOOC de février 2013 (en anglais). Image : Alan Levine, CC BY. Un message en réponse à ces expressions est présenté dans la vidéo de Derek Sivers (en anglais, transcription disponible).

Pour de nombreux enseignant·e·s, partager une pratique pédagogique revient à exposer une part de leur identité professionnelle : leurs choix, leurs tâtonnements, mais aussi leurs limites. Dans des contextes institutionnels marqués par l’évaluation et la comparaison implicite, cette exposition est perçue comme risquée. La crainte n’est pas tant d’être critiqué·e que d’être réduit·e à une étiquette : enseignant·e peu innovant·e, trop traditionnel·le ou insuffisamment rigoureux·se.

Cette peur est renforcée par des normes pédagogiques implicites. Des modèles dominants de « bonne pédagogie » circulent, souvent idéalisés, laissant peu de place aux pratiques ordinaires, situées et imparfaites. Face à ces modèles, beaucoup préfèrent se taire. Les espaces de partage, lorsqu’ils existent, présentent alors des pratiques lissées et abouties, donnant l’illusion d’une maîtrise généralisée qui renforce encore la peur du jugement.

Les analyses de Michel Foucault éclairent ce phénomène : le jugement, inscrit dans des dispositifs de contrôle et de normalisation, conduit à l’intériorisation du regard évaluateur (Foucault, 1975). Cette auto-censure constitue l’un des freins majeurs au partage pédagogique.

4. Le coût du silence pédagogique pour les enseignant·e·s et les apprenant·e·s

Ce silence professionnel n’affecte pas uniquement les enseignant·e·s. Il a également des conséquences directes sur les apprenant·e·s. Lorsque les enseignant·e·s n’osent plus partager, expérimenter ou questionner leurs pratiques, l’enseignement tend à se figer. L’erreur devient moins tolérée, la créativité se réduit et le climat de classe se rigidifie.

La peur du jugement se transmet alors, presque imperceptiblement, aux apprenant·e·s. L’espace éducatif se transforme en un espace de conformité, où l’on cherche avant tout à répondre correctement plutôt qu’à réfléchir ensemble.

5. L’éducation ouverte : transformer la nature du jugement

C’est dans ce contexte que l’éducation ouverte apparaît comme une réponse possible au climat de jugement. Elle ne se réduit ni à des outils numériques ni à des ressources libres. Elle constitue avant tout une transformation profonde de la culture éducative, fondée sur la confiance, le dialogue et la progression collective.

« Construire le savoir dans la diversité ». Illustration par geralt (licence de contenu Pixabay)

L’éducation ouverte remet en cause l’idée d’une pratique pédagogique idéale et universelle. Elle affirme que toute pratique est située, liée à un contexte, à un public et à des contraintes spécifiques. Cette reconnaissance de la diversité contribue à réduire la peur du jugement.

Concrètement, l’éducation ouverte transforme la nature du jugement en modifiant les espaces et les modalités de partage. Dans des dispositifs tels que les blogs pédagogiques, les communautés de pratique ouvertes ou les projets collaboratifs, le jugement ne vise plus la conformité à une norme, mais la compréhension d’un processus. Les retours prennent la forme de commentaires, de questions ou de prolongements, et non d’évaluations hiérarchiques.

Dans cette perspective, le blog Why Do We Learn Today? (Qu’apprenons-nous aujourd’hui ?) Insights from Moroccan Students, réalisé dans le cadre du UNOE Students Project de la Chaire ICESCO (Organisation du monde islamique pour l’éducation, les sciences et la culture) sur l’éducation ouverte, constitue un exemple particulièrement éclairant. Cette initiative met en évidence le potentiel des blogs étudiants, conjugués à l’intelligence artificielle, comme leviers de transformation pédagogique dans l’enseignement supérieur. Conçu comme un espace collaboratif d’apprentissage, ce blog permet aux enseignant·e·s et aux apprenant·e·s de partager des expérimentations pédagogiques, des réflexions critiques et parfois même des questionnements non résolus autour de l’éducation ouverte et des usages de l’IA. Le jugement n’y est ni occulté ni évité : il est explicite, argumenté et toujours contextualisé. Les contributions ne font l’objet ni d’une hiérarchisation ni d’une mise en compétition, mais sont discutées, enrichies et mises en relation dans une dynamique dialogique. L’exposition des pratiques pédagogiques devient ainsi une ressource collective, favorisant l’apprentissage mutuel, plutôt qu’un risque individuel lié à la peur d’être évalué ou disqualifié. 

Cette approche s’inscrit pleinement dans la pensée de Paulo Freire, pour qui l’éducation doit reposer sur le dialogue, la conscientisation et la co-construction du savoir, et non sur une relation verticale de pouvoir (Freire, 1970).

6. Des espaces sécurisés pour un partage authentique

Les espaces sécurisés évoqués dans le cadre de l’éducation ouverte peuvent prendre des formes multiples : communautés de pratique entre pairs, blogs réflexifs ouverts mais modérés, séminaires collaboratifs non évaluatifs, ou plateformes de partage sans notation ni classement. Leur spécificité ne tient pas tant à leur architecture technique qu’aux règles éthiques qui les structurent : bienveillance explicite, droit à l’erreur, reconnaissance des contextes et suspension du jugement normatif.

Ces espaces permettent aux enseignant·e·s de rendre visibles des pratiques ordinaires, inachevées ou expérimentales, sans craindre une disqualification professionnelle. Le jugement y devient dialogué, formateur et orienté vers l’amélioration continue.

Le jugement est inévitable, mais il n’est pas immuable. Lorsqu’il domine sous une forme normative et implicite, il isole, bloque et appauvrit. Lorsqu’il est transformé, explicité et partagé, il éclaire, accompagne et fait grandir.

L’éducation ouverte offre aux enseignant·e·s un cadre pour réconcilier exigence et humanité, innovation et sécurité, jugement et reconnaissance. En transformant le rapport au jugement, elle rend possible ce qui demeure encore trop rare dans les institutions éducatives : un partage sincère, régulier et fécond des pratiques pédagogiques, au service d’une éducation plus juste, plus vivante et véritablement collective.

——-

Références bibliographiques

Arendt, Hannah (1961). Between Past and Future: Eight Exercises in Political Thought. New York : Viking Press.

Foucault, Michel (1975). Surveiller et punir. Naissance de la prison. Paris : Gallimard.

Freire, Paulo (1970). Pédagogie des opprimés. Paris : Maspero.

Levine, Alan (2013). What Are the Barriers? Reflections on Sharing Practice in Open Online Learning. Educational Technology and Media MOOC (ETMOOC). Ressource en ligne sous licence Creative Commons (CC BY).

——-

Collaborer au-delà des langues : note de contribution d’Alan Levine

Alan Levine était enthousiaste à l’idée de contribuer à cet article, mais constata qu’il était déjà réservé et en cours de rédaction en français. Ses compétences en lecture n’ayant pas progressé depuis le lycée (toutes mes excuses à Monsieur Rivkin), il a pu communiquer et collaborer avec les co-auteur·ice·s grâce à Google Translate. Une belle manière de surmonter les difficultés ! – A. Levine

Cet article fait partie de la série : “Sharing is a challenge”, publiée tout au long du mois de mars 2026, en collaboration avec la Chaire UNESCO RELIA et le réseau Euniwell.

Newsletter : Si vous souhaitez recevoir les articles chaque jour directement dans votre boîte mail, n’hésitez pas à vous inscrire à notre newsletter.

À propos de l’image de mise en avant de l’article

L’intention artistique originale reste celle de l’artiste et peut être différente de l’intention éditoriale de notre remix. Nous remercions Dumitru Ochievschi pour le partage de son œuvre sous licence ouverte CC BY-NC-SA 4.0.

« 

Du jugement au partage : repenser les pratiques enseignantes à l’ère de l’éducation ouverte

 » de Latifa Chahbi, Loubna Terhzaz, Khalid Berrada & Alan Levine est sous licence CC BY 4.0